Dans un récent épisode du podcast Silence on Roule, l'expert Yannic Asselin a déconstruit les mythes entourant le succès norvégien et analysé ce qui nous sépare de ce leader mondial
Le mythe du pétrole : Un financement direct ?
L’une des croyances les plus tenaces est que la Norvège finance directement l’achat de Tesla ou d’autres véhicules électriques (VÉ) avec l’argent de son pétrole. La réalité est plus nuancée.
Depuis 1990, la Norvège dépose ses revenus pétroliers et gaziers dans un fonds souverain, aujourd'hui évalué à environ 1 000 milliards de dollars US. La loi norvégienne limite le gouvernement : il ne peut puiser que jusqu'à 3 % du rendement de ce fonds pour boucler son budget annuel (santé, éducation, infrastructures, etc.).
Ainsi, l’argent du pétrole n’est pas transféré directement dans les poches des acheteurs de VÉ. Il offre plutôt une marge de manœuvre financière globale qui permet à l’État de se passer de certaines rentrées fiscales, comme les taxes de vente sur les véhicules électriques.
La stratégie : Le « Bonus » et surtout le « Malus »
Si la Norvège approche aujourd'hui les 95 % de ventes de véhicules neufs électriques, ce n'est pas seulement grâce à des cadeaux, mais grâce à une logique d’illogisme appliquée aux voitures thermiques.
- Le Bonus (La carotte) : Les acheteurs de VÉ sont exemptés de la taxe de vente de 25 %. À cela s'ajoutent des avantages comme la gratuité (ou réduction) des péages, des stationnements urbains et l'accès aux voies réservées.
- Le Malus (Le bâton) : C'est ici que la Norvège frappe fort. Le gouvernement impose des taxes massives sur les véhicules à essence basées sur le poids, les émissions de CO2 et de NOx.
L’exemple frappant : Un Volkswagen Tiguan à essence, dont le prix de base est de 40 000 $ CA, finit par coûter 65 700 $ CA une fois toutes les taxes norvégiennes appliquées. En comparaison, un véhicule électrique équivalent, exempté de ces taxes, devient l'option la plus économique dès l'achat. Pour un Norvégien, choisir l’essence devient tout simplement une décision financièrement irrationnelle.
Pourquoi le Canada a-t-il raté ce virage ?
L’histoire nous apprend que le Canada a eu une réflexion similaire... 15 ans avant la Norvège. En 1975, sous Pierre Elliott Trudeau, le gouvernement a créé Petro-Canada avec l'idée que l'État soit un acteur majeur de ses ressources énergétiques pour redistribuer les revenus.
Cependant, contrairement à la Norvège où il existe un consensus politique, le projet canadien s’est heurté à une forte opposition de l’Ouest. Par la suite, les gouvernements Mulroney et Chrétien ont privatisé l’entreprise, transformant ce qui aurait pu être un outil de transition en une simple pétrolière commerciale.
Les leçons pour le Québec et le Canada
Peut-on transposer le modèle ? Pas tel quel, car le cynisme politique en Amérique du Nord rendrait l'imposition d'un « malus » (surpoids ou CO2) très impopulaire. Pourtant, Yannick Asselin souligne des pistes d'action concrètes :
- La stabilité des règles : En Norvège, peu importe le parti au pouvoir, la direction ne change pas. Ici, la fin abrupte des subventions au Québec pour 2025 crée de la nervosité chez les consommateurs et les concessionnaires, freinant les commandes.
- La cohérence politique : Il est incohérent de subventionner l’industrie pétrolière à hauteur de milliards tout en coupant dans les incitatifs aux véhicules électriques. Une transition réussie demande de déplacer graduellement ces sommes vers les énergies propres.
- S'inspirer sans copier : Plutôt qu'un malus universel, on pourrait l'adapter (ex. : exempter les travailleurs qui ont réellement besoin d'un camion) pour rendre le choix de l'essence inconfortable sans pénaliser ceux qui n'ont pas d'alternative.
Conclusion
Le succès de la Norvège repose sur une volonté politique ferme et une sensibilité environnementale déjà très ancrée dans la culture. Pour nous, le défi n'est pas seulement d'offrir une « carotte » financière, mais de faire en sorte que le calcul économique de l'électromobilité se fasse « tout seul » chez le concessionnaire.
Tant qu'il sera financièrement acceptable de polluer, la transition sera plus lente. La Norvège nous prouve que lorsqu'on rend le choix de l'essence illogique, le changement s'opère à une vitesse fulgurante.